Paris, Eds de la Sorbonne, coll.
Brèves, 2025, 96 pages.
On ne s’en plaindra jamais assez : il manque encore d’études sur les cohortes de collectionneurs selon différentes périodes. Qu’aiment-ils ? Quels sont leurs goûts et leurs préférences ? Que collectionnent-ils et pourquoi ? Quels sont leurs comportements, leurs attitudes et leurs valeurs ? Questions en général rarement abordées, sinon de manière singulière pour tel collectionneur particulier ou pour tel couple de collectionneurs.
En quelque sorte, le livre, au petit format, rédigé par Emmanuel Pernoud, historien du XIXe siècle et de la belle époque, comble une lacune en s’intéressant aux comportements des nombreux
collectionneurs de nombres de la fin du XIXe siècle. Il qualifie ainsi les collectionneurs de livres et manuscrits, mais surtout d’estampes, qui font la mode en cette période.
Bien qu’il n’évoque pas les travaux de l’auteur français de
l’Amour de l’Art et de
la Reproduction, on ne pourra s’empêcher de penser qu’en filigrane de l’ouvrage, s’inscrivent fortement la sociologie du goût et la sociologie de la distinction de Pierre Bourdieu.
Leur comportement principal consiste dans le fait de se trouver subjugués par le nombre, à savoir préférer à tout autre une basse numérotation de l’estampe, sans que l’auteur n’y décèle une manière rationnelle de procéder, mais plutôt un mythe, celui du petit nombre qui offrirait une meilleure qualité que le grand chiffrage. En réalité, le petit nombre n’est pas nécessairement le signe d’une bonne facture. Ce donc n’est pas tant pour une raison de tirage, que le petit nombre présente de la supériorité (le numéro attribué à l’estampe ne suit pas nécessairement la chronologie des tirages), mais ce serait parce que le privilégier permet d’établir une hiérarchie entre les collectionneurs et de reconnaître parmi tous les acheteurs d’estampes les collectionneurs compétents et les initiés.
«
Dans le discours des nombres, la tradition veut que les plus prestigieux soient les plus simples, les nombres à un chiffre. Cet élément purement irrationnel – ou s’appuyant sur une pseudo-rationalité numérologique – n’est certainement pas indifférent dans les préférences des amateurs : indépendamment de la rareté associée aux nombres restreints, rareté qui fait la préciosité d’une estampe, tel ou tel nombre participera de l’aura d’une épreuve. Le 1, le 3 ou le 7 inscrit dans la marge est un chiffre incontestablement plus « magique » que le 10, le 15 ou le 20. » (pp. 81-82).
Ce qui est vrai de l’estampe, l’est aussi de l’affiche, des cartes de vœux, des menus, des « chromos », des reliures, des céramiques, des lithographies, … et sans nul doute de la photographie, à laquelle l’auteur ne prête guère attention.
Mais les collectionneurs de petits nombres coexistent avec les collectionneurs de grand nombre, qui veulent constituer la plus grande bibliothèque, posséder tout l’œuvre produit par un artiste, se constituer le plus grand nombre de portraits peints ou dessinés,...
Quant aux artistes, ils jouent de ces paramètres au point tel que certains deviennent des maîtres en la matière. Ainsi Pernoud cite-t-il la stratégie voire les stratagèmes de Toulouse-Lautrec, et d’autres créateurs, dont se gausse de manière caricaturale Albert Robida, qui relève en matière d’impression de livres une rareté « commune » (500 exemplaires) , coexistant avec « une rareté fanatique » ( ex. «
un exemplaire imprimé sur peau de courtisane vénitienne de la Renaissance » (p. 27). Toujours, le même mécanisme : il s’agit de produire de la rareté, dans un monde de plus en plus industrialisé, champion de la reproduction en grandes séries.
Au-delà des cas singuliers, l’auteur se penche aussi sur les règles de production, de vente et de diffusion des cercles de production d’estampes et eaux-fortes, tel les
Amis de l’Eau-forte, ou le
Club des Cent, ou encore
la Société des Amis des Livres…, qui se présentent dès la fin du XIXe siècle et connaissent beaucoup de succès.
On l’aura compris, pour étayer ses dires, l’auteur s’intéresse notamment à un matériau devenu lui-aussi abondant en cette fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, les catalogues de ventes de « belles collections d’estampes modernes », qui insistent sur la rareté, la présence de griffes des auteurs et des graveurs, sur les tirages et les états, sur les types d’impressions, ainsi que sur les numérotations. La plupart de ceux-ci sont rédigés par des maîtres experts, critiques et créateurs eux-mêmes, tel Henri Beraldi (lui-même important collectionneur), Loÿs Delteil (graveur), André-Charles Coppier (graveur aussi) ou L. Dumont.
Par un jeu de projection, le lecteur aura saisi que le livre pourra incontestablement l’éclairer tout autant sur les pratiques contemporaines, parmi lesquelles figurent en bonne place la collection des numéros 1– et des numéros finaux – de revues, de journaux, de lithographies, de figurines et de séries d’ouvrages, de même que la collection de livres et revues aux tirages confidentiels et la collection de livres et œuvres dédicacés, comme manière d’entretenir un lien avec les créateurs et les auteurs, tout en permettant de se distinguer des autres acheteurs, en prenant « de la hauteur ».
Axel Gryspeerdt, juillet 2026